Les Larmes de Shakespeare

Le background de l'Université à l'anglaise fonctionne plutôt bien avec ses mésaventures estudiantines, ses salles de cours aux boiseries moulurées et ses vieux profs qui sentent le cendrier et la naphtaline.
Mais des incohérences rendent le tout brouillon et artificiellement difficile.
Effectivement, Shakespeare verse une petite larme de déception...
- 📚 Narration : 6/10
- ⚙️ Mécaniques : 6/10
- 🧳 Matériel : 6/10
🧠 Difficulté : 4/5
Nous sommes en 1921 au St Elizabeth College of London.
Claire Harper est encore étudiante et, comme l'avait prédit la dame of the CIO (ou "parcours sup" selon), déjà son futur d'enquêtrice se dessine au sanglant horizon de son orientation professionnelle.
En effet, on n'aura pas cours de littérature demain, ni la semaine prochaine, ni plus jamais d'ailleurs parce que la prof est morte !
Miss Doyle, la vieille bique qui enseigne ici depuis plus de 4 siècles et pour qui les grands classiques de la littérature (Charles Dickens, Rudyard Kipling, Louis Sarkozy...) n'ont plus de secret, a tourné la dernière page du livre de sa vie.
La plume qui rédigeait les chapitres de son existence s'est brisée, l'encrier de son existence s'est tari, le grand Stabilo l'a surligné une dernière fois, bref, elle a clamsé.
Et comme la police locale est aussi solide qu'un gâteau de gelée alimentaire à la pectine verte fluo, c'est à vous, Miss Harper, de mener l'enquête.
The question is évidemment : Whodunit ?
Qui allez-vous trouver le plus louche entre le prof de latin, le prof de math ou le prof de meurtre ?
Et qui va s'occuper de Shakespeare maintenant ? Le chat de Miss Doyle qui l'accompagnait partout, jusqu'en salle de classe où il avait sa litière, sous le tableau, en plein milieu de (l'inspecteur) l'estrade.

Narration 7/10
C'est charmant cette ambiance d'université à l'anglaise avec ses bâtiments richement décorés, ses statues, ses étudiantes prêtes à tout pour déchirer la grande toile de la réussite scolaire et finir en jogging, dans une caravane de la banlieue de Manchester.
Ce background m'a un peu évoqué Gray Matter, un chic Point and Click, écrit par l'excellente Jane Jensen, qui se déroule à Oxford University.
Incohérences supraliminaires
La section narration contient des spoilers puisque l'idée est justement de révéler les problèmes dans le scénario du jeu.
Comme expliqué plus en détails dans le système de notation, les incohérences supraliminaires sont de grosses incohérences narratives qu'une majorité des joueurs va repérer.
Ça correspond parfaitement pas du tout *SPOIL*
Sur la carte 5 Caroline Hawkins nous rapporte que le médecin légiste a annoncé que la marque à la tempe de Miss Doyle correspond parfaitement à la forme du tisonnier. Or cette marque n'a pas été causée par un tisonnier mais par un chenet lors de sa chute. Qu'est-on sensé comprendre ?
Que le médecin légiste est aussi compétent qu'un ministre français ? Que notre super copine BFF nous ment ? Ou que le tisonnier a la même empreinte de frappe que le chenet ?
Cette incohérence met un violent coup de tisonnier/chenet/pied de biche/flûte à bec/[insérer ici le nom d'un objet contondant qui fait parfaitement la même marque] à notre raisonnement d'enquêteur, notamment à cause du théorème de Gromitteau (si le joueur découvre qu'un personnage ou un document lui a menti, sans qu'il ne possède les moyens de déceler, de justifier et de contrer ce mensonge, alors le joueur peut remettre en question toutes les informations qu'il reçoit).
To be (or not to be) the meurtrier *SPOIL*
Je ne veux pas jeter de l'huile sur le feu, mais il y a un gros problème de tisonnier.
Dans son témoignage de la carte 48 Mr Taylor nous dit "Mr Guilbert était penché sur le corps de sa victime, le tisonnier encore à portée de main!".
Soit Mr Taylor nous ment et on tombe alors sous le coup du Théorème de Gromitteau...soit il dit la vérité : il y avait donc bien un tisonnier à proximité du cadavre dans la bibliothèque.
L'existence de ce tisonnier semble d'ailleurs confirmé par la carte 15 : "le tisonnier est manquant du porte tisonnier".
Mais alors...pourquoi on n'en trouvera la trace nulle part ?
Il y a bien un tisonnier dans le bureau de Doyle mais il est complètement hors de cause. Difficile de comprendre pourquoi on est poussé sur la trace du tisonnier alors qu'il n'existe pas et que rien ne conclue toutes les fausses pistes le concernant.
Mystère et boule de...feu !
Anna Stark, petite enfante modèle possédée par le malin *SPOIL*
On aimerait avoir plus d’éléments pour charger une gamine de 11 ans de notre brouette de soupçons.
Oui l'adolescence rend violent, inconscient et terriblement endurant (faut être solide quand même pour boire 2L de redbull et scroller pendant 5h d'affilée tous les jours) mais de là à se dire qu'il vaut mieux maquiller un accident en meurtre et déplacer le cadavre d'une vieille en la tirant par les bras... faut vraiment le vouloir son brevet des collèges !
Un minimum de soutien intradiégétique serait bienvenu ici : La petite Anna Stark pourrait par exemple s'être déjà illustrée par des actes surprenants de machiavélisme (bloquer la porte d'une salle de classe pour éviter une interro, mettre du laxatif dans le goûter d'une camarade, arracher les yeux d'un prof pour le ralentir dans sa correction de copies...)
Les Larmes de Shakespeare

Incohérences infraliminaires
Comme expliqué plus en détails dans le système de notation, les incohérences supraliminaires sont des incohérences narratives mineures, qu'on ne relève pas forcément à moins de chercher la petit bête.
Shakespeare, le chat bipolaire *SPOILS (de chat)*
"Il est toujours dans les pattes de tout le monde".
"Il est farouche et personne ne peut l'approcher".
Donc ? Il fait ce qu'il veut quand il veut et c'est proprement impossible de savoir comment il va réagir. Et franchement c'est pas un soucis, j'en connais des chats comme ça (dédicace à Sookie, la siamoise qui fait ronron trop choupi juste avant de t'arracher un bras) mais là, on va avoir de la peine à avancer sur le comportement du félin si on nous dit tout et son contraire.
Heureusement que le chat n'est pas central dans le dénouement de l'histoire...

Mécanique 6/10
Bien. Mais mal dit.
De manière générale, les mécaniques d'investigation sont un peu chétives : au delà des témoignages à croiser, d'un planning à reconstituer (avec trop de trous et d'incertitudes pour être réellement satisfaisant), on n'a pas grand chose à se mettre sous la dendrite (c'est un jeu de mot de biologiste : la dendrite étant le prolongement des neurones).
Le plan est joli, pourquoi ne pas l'exploiter davantage ?
Si l'idée est d'emmener le joueur sur des considérations relationnelles, à analyser finement la personnalité et le comportement des personnages, alors le gameplay qui supporte ce choix créatif pourrait être amélioré.
Comme (trop) souvent dans Suspects, la difficulté augmente artificiellement à cause d'un manque de clarté des rouages d'investigations et parce que certaines informations cruciales à la compréhension de l'intrigue nous sont cachées.
Circulez, y'a (presque) rien à voir !
Dommage notamment que les visuels ne soient pas plus impliqués dans la démarche d'enquête : observer attentivement les images n'apportent rien.
C'est d'autant plus problématique que justement sur cette histoire de défi (la coupe est encore dans le bureau du directeur donc le défi n'a pas été réalisé) observer le visuel importe.
Critique des mécaniques Suspects
Le système de piste de Suspects est chic car il donne une certaine impression de maîtrise sur le déroulement de notre enquête.
De même la forme des témoignages : "ce qu'il pense de...Roger Moore / Beyoncé / St François d'Assise..." est originale et intéressante.
Et pour autant ces jolies choses sont peu ou mal exploitées.
Si des témoignages mensongers sont clés dans la résolution de l'intrigue, le joueur doit pouvoir le découvrir (cf Théorème de Gromitteau) et disposer d'un moyen de trier le bon grain de l'ivraie dans ce que lui rapporte les personnages.
J'ai l'intuition que quelque chose est à développer dans la direction établie : en gardant le fait que chaque personnage a évidemment son point de vue sur les faits ou sur les autres protagonistes, mais en donnant plus de contrôle au joueur.
Ça ne veut pas dire tout simplifier, mais trouver un moyen de rendre le croisement des témoignages plus fluide, plus pratique et faire en sorte que le joueur voit clair (harper) quand il a compris certains leviers clés de l'intrigue.
Par exemple : si j'ai un moyen indiscutable de comprendre que Josiane ment, alors je peux remettre en question ce qu'elle me dit, ses horaires, affinités...Mais je n'applique pas ce principe aux autres personnages si rien ne me dit qu'ils mentent aussi.(cf Théorème de Gromitteau)

Matériel & Rendu 6/10
Critique des mécaniques de Suspects
Le plan et les environnements sont jolis mais les cartes personnages sont laideronnes...
Clairement si quelqu'un n'avait pas éliminé Miss Doyle, je crois que la police de l'esthétique s'en serait chargée.
Mention spéciale à l'erreur dans la carte 32 où il est question de la "grande porte nord" (qui existe sur le plan) et à la "petite porte nord" (qui n'existe pas sur le plan...).
On suppose donc qu'elle parle de la "petite porte sud".
Dans un témoignage directement lié au méfait, c'est fort préjudiciable.
Il y a quelque chose qui pêche dans la UI des cartes. Quand on avance dans le scénar, on se retrouve avec des cartes partout et même si on prend soin de les ranger par lieu / thématique, quelque chose n'est pas super confortable à l’œil.
A quatre, on a mis 2h10 pour résoudre l'enquête (contre 90 min annoncées). Sachant que j'ai évidemment demander à ce qu'on creuse toutes les pistes pour avoir une vision globale de l'intrigue (et parce que je ne vois pas l'intérêt de limiter le nombre de piste dans un jeu de ce type et SPOILER surlignez cette ligne pour la faire apparaître : - : -je voulais avoir le cœur net à propos de ces histoires de tisonnier) .-
29€ pour 3 scénarios c'est cohérent avec ce qu'on trouve sur le marché en ce moment.